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J’ai été cavaletti le temps d’une « Traversée » à Ris

Une corde autour des reins, les yeux en l’air à observer tout là-haut sur son fil Tatiana, de la compagnie Basinga. Récit d’un projet qui a embarqué les habitants de Ris-Orangis dans une « Traversée » épique et magique.

 


La Traversée qu’a proposée en mai 2019 la compagnie Basinga (le lien en lingala, langue bantoue du Congo) porte bien son nom : d’un quartier pas si facile de Ris-Orangis, d’un quotidien pas si joyeux de tours et d’espaces verts parsemés de crottes de chien, la compagnie a fait un territoire merveilleux. Où le footballeur en herbe s’est pris de passion pour le crochet, où la retraitée s’est amusée à faire réviser les poèmes de Jean de La Fontaine aux enfants embarqués dans le projet, où même celle qui écrit ces lignes, a priori à distance, s’est retrouvée cavalleti d’un soir, à tenir fermement la corde qui sert de contre-balancier au fil de la funambule Tatiana-Mosio Bongonga, à 4,50 m du sol.

Les seize membres de la compagnie (funambule, techniciens, musiciens, costumière, chanteuse, sound-painter, chef cavaletti…) ont la même énergie et un objectif commun : « ouvrir les imaginaires » (dixit Deborah, qui s’occupe de la mise en espace), « partager notre passion en montrant tous nos métiers, pour que la technique soit aussi un spectacle » (Tatiana, la funambule), pour « rentrer dans un monde merveilleux, la vie avec un quelque chose de décalé (Louisa, la costumière).

Pendant deux semaines, du 6 au 18 mai, l’épopée de Traversée a changé en profondeur le quartier. Chaque jour, des écoliers de CM2 ont découvert le fil et appris à apprivoiser leur peur. Dans les cabanes de bois qui accueillent à l’année les boulistes et quelques associations s’est monté un atelier couture et crochet. Jeunes et moins jeunes ont fabriqué des costumes à partir d’idées simples et en s’appuyant sur les réalisations précédentes de la compagnie. Des pompons pour les cheveux, des capes en crochet, des yeux en feutrine cousus sur des casques et des masques… Petit à petit, le spectacle s’est construit : la bande des enfants à roller, qui, chaque soir, fait le tour de la place, a été conviée à intégrer le parcours, pour attirer le public et le diriger là où ont été installés (et démontés chaque soir) les fils pour les ateliers. D’abord au ras du sol, puis de jour en jour plus en hauteur. Jusqu’à la veille du spectacle, pour la répétition générale, où les plus assidus ont choisi leur T-shirt de soirée et testé l’aller-retour avec balancier à 3m du sol.

Bien sûr, ils sont assurés par l’un des techniciens. Et puis, ils ont confiance en Tatiana, qui les encourage : « On respire, on est parti, voilà, c’est ça, super, c’est très très bien, décrispe un peu ton visage, rigole si tu as besoin de rigoler… » N’empêche, quand on les voit tout là-haut, avancer avec leurs chaussons et leur balancier, concentrés et silencieux comme ils ne le sont jamais le reste de la journée, on admire la prouesse. « Je suis passé en premier et j’ai tout réussi », fanfaronne à juste titre Mehdi, 12 ans. Ilias en rajoute : « Ça fait trois jours et j’ai déjà réussi, je suis un professionnel, moi ! » Certains ont abandonné l’entraînement de foot pour participer chaque jour. Les filles ne sont pas en reste, et la costumière témoigne que la parité dans les ateliers couture et crochet a été respectée. Chantale, membre du conseil citoyen de Ris en plein tricot (« ça faisait au moins dix ans que je n’avais pas tricoté !), résume : « On s’est éclatés pendant 15 jours avec cette équipe géniale. »

La veille du spectacle donc, les derniers ateliers s’achèvent sur la pelouse de la place, tandis que les tricoteuses tricotent, que la costumière ajuste pompons et masques, que la directrice de production débarque les bras chargés de T-shirts noirs récupérés à la friperie locale de l’Attribut, le « laboratoire de solidarité éco-citadine » qui était venu la veille leur préparer un repas collectif de plein air. A l’intérieur du centre Robert Desnos, les musiciens amateurs (une dizaine, enfants et adultes mélangés, bassons et clarinettes, guitare et chanteurs) font leur dernière répétition avec Camille, le musicien de la compagnie qui leur apprend les rudiments de sound-painting, une technique gestuelle qui simplifie la direction d’orchestre, aussi bien pour lui que pour eux. « En sound-painting, on a toutes les notes sur le corps », explique-t-il. Mais ce soir, pas la peine de tout apprendre, quelques gestes simples suffisent : plus fort, plus bas, tenir la note, parler, démarrer… « Jouez vraiment pleinement, le plus important c’est le quand, pas le qui ni le quoi ». Dehors, les musiciens de la compagnie, perchés sur des estrades ou carrément sur le toit du bâtiment, font les réglages son.

Et la répétition commence, côté place engazonnée, avec le « berger » qui harangue et psalmodie, les rollers qui montrent le chemin. Tout le monde doit ensuite passer du réel au merveilleux. Le public et la troupe se déplaceront à travers le parc, passeront devant les photos d’enfants masqués pris au Portugal lors de la dernière Traversée, pour aller jusque devant le centre Robert Desnos, entre tours et parking. Là où deux grues attendent de jouer.

C’est le moment où les cavalletti bénévoles sont équipés de masques et bonnets-casques et dirigés vers la grue et les sacs. Jan Naets, chef cavaletti, explique comment procéder : se déployer en paire de part et d’autre du fil (qu’on verra se déployer dans le ciel une fois tous bien harnachés), se répartir de deux mètres en deux mètres pour contre-balancer les aléas du vent. Yann vérifie que chacun tient fermement sa corde (avec les fesses, un peu comme dans un baudrier), qui permet à la funambule de déambuler gracilement et sans difficulté sur son fil, tout là-haut.

Les musiciens jouent, les chanteurs chantent, Tatiana marche et danse. La cavaletti que je suis est postée à la fin du parcours, je ne l’aperçois pas (elle est cachée par le faîte des arbres) mais je commence à sentir la tension du fil. Et quand elle est là, au-dessus de nous, c’est physiquement qu’on ressent sa présence, aérienne et spectaculaire. Elle s’est défait de sa cape, celle qui symbolisait la peur, cette idée que le regard des autres est parfois pesant, sortie des discussions en amont. Elle accepte le regard des autres, elle l’aimante. Les rares gouttes de pluie n’enlèvent rien à la magie. L’épopée est là, dans ce quotidien transformé en événement fantastique. On applaudit, on s’applaudit. Et on sourit. Le lendemain, près de 2000 personnes ont assisté à la Traversée. Magique.

Les partenaires

Les artistes

Les lieux

Ris-Orangis, devant le Centre culturel Robert Desnos — Quariter du Plateau

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