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CORPS PROPRE

CORPS PROPRE - NICOLA LO CALZO

NOTE D'INTENTION
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Développé dans le cadre d’une résidence d’artiste auprès de la scène nationale de l’Essonne, Corps Propre interroge la relation singulière du territoire de l’Essonne à la danse et, plus largement, au corps en mouvement, indissociablement liée à l’histoire de la ville nouvelle d’Évry-Courcouronnes, projet d’urbanisme utopique né dans l’après-guerre.

Issu d’un travail collaboratif réalisé entre 2023 et 2026 avec des artistes danseur·euses et sportif·ves, au sein d’associations actives sur le territoire de l’Essonne, ce projet, à rebours de toute logique d’inventaire, cherche à mettre en récit des expériences du corps hétérogènes et singulières, dans leur rapport réel ou imaginaire à l’espace urbain de la ville nouvelle et à son environnement territorial autant qu’à son histoire.

Comment tenir ensemble des pratiques, des corps, des subjectivités que l’on tient pour séparés dans l’ordre du discours et de nos réceptions conventionnelles ? Le hip-hop, l’art du déplacement, la damnyé, la danse-contact, la capoeira, le drag, le mouvement tout court, n’appartiennent-ils pas à des imaginaires distincts, à des mondes sociaux et symboliques différenciés ? Ne sont-ils pas, le plus souvent, appréhendés à travers des catégories de représentation différentes, parfois étanches (le sport, la danse, performance, arts martiaux) ? Que produit alors le fait d’oser un tel rapprochement ? Que cela engendre t-il en termes de déplacement ? Et vers où cela nous déplace-t-il ? De rallier des objets, des gestes, des corps tenus séparés par le système, par l’histoire des formes, par les hiérarchies culturelles, alors qu’ils existent, se déploient, et se vivent sur un même territoire historique, tel que celui de l’Essonne ?

C’est à cette tâche que l’on pourrait qualifier de queer (au sens phénoménologique du terme, dans le sens de ce qui produit des désorientations par rapport à des imaginaires hégémoniques) que je me suis consacré dans le cadre de ce projet photographique, fruit d’une résidence d’artiste auprès de la Scène nationale de l’Essonne, à l’invitation de son directeur, Matthias Tronqual. Au départ, nous envisagions de répertorier les pratiques dansées les plus significatives du territoire essonnien, selon une approche documentaire. Très vite, nous nous sommes heurtés à l’impossibilité de la tâche : des dizaines d’associations, de nombreux artistes, éparpillés sur un territoire très vaste, pas toujours facilement joignables, pris dans des cadres de vie denses où la danse, ou plus largement le mouvement du corps, constitue un espace-refuge investi selon des calendriers et des temporalités très différents.

Cette impossibilité résonnait avec une idée qui m’est chère : l’inventaire, souvent le vestige d’une taxonomie coloniale, n’a jamais été mon modus operandi. Bien au contraire, je fuis toute prétention à l’exhaustivité. Ce qui m’a intéressé davantage, ce sont des rencontres particulières, parfois fugaces, parfois renouées, avec des artistes et des personnes habitant le territoire, pour tenter de saisir certains moments de leur relation sensible à l’espace de la ville : cette scène diffuse, caracterisée par une esthétique unique, sur laquelle leur corps se déploie, se risque, se libère. Ce n’est pas un hasard si certaines pratiques corporelles, aujourd’hui diffusées à l’échelle internationale, ont fait leurs premiers pas ici, notamment l’Art du déplacement, né dans les années 1990 sous l’égide du collectif français des Yamakasi.

Mais le corps peut aussi se contraindre, se crisper, se figer. Car notre corps en mouvement n’existe que dans une relation précise (historique, politique, symbolique) à l’espace qui nous entoure, et cet espace ne lui permet pas toujours de s’étendre. Dès lors, quand les barrières physiques et sociales lui font obstacle, il apparaît entravé, « empêché ».

Évry comme l’Essonne, territoires de la ceinture parisienne, à l’instar d’autres réalités périphériques, sont des espaces complexes et stratifiés, façonnés par des politiques d’aménagement, des héritages migratoires, des fractures sociales et des imaginaires contradictoires. Le mouvement y est à la fois nécessité, invention et résistance. Il devient une manière d’habiter l’espace autrement, de le réécrire par le geste, d’y inscrire une présence. Dans ces territoires souvent réduits à des représentations stéréotypées, le corps en mouvement ouvre des brèches : il affirme une capacité d’agir, une forme d’émancipation fragile mais bien réelle.

C’est pour cela que les photographies présentées dans le cadre de cette exposition ne se limitent pas à montrer des corps libérés : elles mettent aussi en scène des corps suspendus, dans des poses, dans des prises, dans des mouvements d’opposition à l’espace qui, parfois, semble lui résister. Plutôt que de classer ou uniformiser ces pratiques spécifiques, il s’agit ainsi de mettre en image une choralité de gestes et des regards dans leur relation multiple et contradictoire au territoire. D’ouvrir un espace où les gestes de ses artistes puissent resonner ensemble, tout en mettant en avant leurs tensions, leurs correspondances, ou leurs déplacements.

En philosophie, la notion de « corps propre » désigne le corps humain tel que vécu et expérimenté. Il s’oppose au corps objectif, à savoir le corps physique et biologique. « Le corps, constate Maurice Merleau-Ponty, est avec moi, jamais devant moi. Contrairement aux objets, mon corps est rivé à sa perspective : il ne peut être vu d’un autre angle que celui sous lequel je le vois, autant que je peux le voir, effectivement ». Pascal Dupond, quant à lui, écrit que « le corps phénoménal ou corps propre, est à la fois «moi» et «mien», c’est en lui que je me saisis comme extériorité d’une intériorité ou intériorité d’une extériorité, qui s’apparaît à lui-même en faisant apparaître le monde ». En ces termes, le corps est aussi perception de soi dans la relation à Autrui.

C’est précisément à partir de cette perspective phénoménologique que la série Corps propre construit un récit visuel à plusieurs niveaux (photographie, archive, installation, projection), où la beauté des gestes singuliers d’Anto, Marie, Yasmine, Andy, Violette, Ismaël, Kilian, Lesly, Mélanie, Nicolas, Wilson, Endrix, Arnaud, Carine, Michael, François, Patrick et Yann — pour n’en citer que quelques-un·e·s parmi les artistes impliqué·es — ne prend son véritable sens que dans leur mise en relation, dans leur alliance, dans leur « déroutante » proximité, en les inscrivant dans une stratigraphie de la ville et du territoire dont la richesse reste encore en partie à saisir.

NICOLA LO CALZO

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